Camille Rebetez

Little Boy
lauréat de l’inédiThéâtre 2013 
avec Little boy en trois temps ; Lansman éditeur

L’imbécile heureux

L’auteur est maladroit. Il tâtonne et rature. Souvent, il ne comprend même pas ce qu’il cherche. Il se fie comme une bestiole à une piste évanescente, vague idée d’une chose à dire qui serait grande et bouleversante pour chacun et chacune. L’auteur ne peut pas s’en empêcher : il traque, course, il flaire et s’agite. Durant des semaines ou des années. C’est comme une addiction. Jusqu’à ce que sa piste le mène quelque part. Assez souvent hélas, elle débouche sur des recoins sombres et humides où rien ne pousse que l’envie de tout lâcher.

L’auteur n’est pas efficace. Il n’apprend pas la prudence ; il s’obstine au contraire et s’agrippe à sa piste. Il n’a ni formule magique ni recette de grand-mère. Il convoque quelques techniques et trois fois rien d’expérience, sans être sûr de ce qu’il met en forme. Tant pis si c’est vain, l’auteur organise, trace et écrase, se révolte, lisse, tisse et réduit. Il malaxe en détruisant la méthode qu’il venait juste d’inventer. Puis il mesure à la virgule et dirige mots et silences au garde-à-vous comme sur du papier à musique. L’auteur est une sorte d’orfèvre sur vent.
Parfois, il sent qu’il invente un truc. Il sent que tout se fige comme une évidence. Il est alors assis sur des toilettes ou reçoit la monnaie sur une boîte de raviolis des mains de la caissière. Le déclic survient n’importe quand, mais qu’est-ce qu’il a fallu suer dans le vide !
Tout ça pourquoi ? Pour lui-même d’abord. Parce qu’il ne peut pas faire autrement, c’est un chien en rut, je vous dis. Et puis, surtout, pour défier l’indicible. Pour faire la nique au néant et à la barbarie. Leur mettre devant la gueule un modèle éphémère de cohérence et d’humanité. L’auteur est un idéaliste. Il crée de la langue et du mouvement pour aller vers les autres, pour que chacun et chacune se reconnaisse et partage du sens, au même moment, devant ses pairs.
C’est très rare. Mais lorsque la piste débouche sur une salle qui semble s’animer devant ses morceaux d’invention, alors l’auteur existe. Il laisse sa place aux voix et aux corps présents sur le plateau, bien plus intelligents que ses seuls mots inventés en digérant des raviolis. Bien plus vivants. En fait, sitôt qu’il existe, l’auteur se trouve un peu con. Bête et content, mais qu’est-ce que ça fait du bien de respirer cet air-là ! On a si peu l’occasion d’être des imbéciles heureux.
L’auteur redevable peut repartir de zéro, avec l’expérience de ce sens qui a existé, et qui va le rendre sans doute encore plus borné. Parce que c’est sûr, une fois qu’il a goûté à ce type de rencontre, l’auteur devient encore plus addict ; il va tout faire pour reprendre un shoot.

Camille Rebetez
 

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