Luc Tartar

Yeux anna
Lauréat de l’inédiThéâtre 2010
avec Les Yeux d’Anna ; Lansman éditeur

La part belle

Saint-Denis-de-la- Réunion, mai 2010, festival Bat la lang. Mon téléphone sonne.  Je gare sur le côté ma vieille voiture de location et je décroche. C’est Pascale Grillandini, de l’association Postures, qui m’apprend que Les yeux d’Anna vient d’obtenir le Prix de l’Inédithéâtre 2010. Je suis fou de joie. Je descends de cette guimbarde et je marche dans la rue, de long en large. Je m’assieds, je me relève.  Je téléphone en métropole, malgré la distance. Je préviens mon entourage, les gens qui comptent dans ma vie, signe que la nouvelle est d’importance.

Recevoir ce « prix lycéen de pièces inédites » me touche profondément. Au-delà de la gratification de voir récompensé mon travail, c’est surtout le lien fait avec les jeunes qui me remue.

De retour en métropole, et accompagné de Pascale, je rencontre les classes qui ont choisi ce texte et je constate avec émotion combien les  lecteurs ont adhéré à cette écriture et défendu cette histoire de différence et de liberté.

Au cours de nos échanges, des questions importantes sont abordées, tant au niveau du thème et de son inscription dans notre monde d’aujourd’hui qu’au niveau des personnages et de la dramaturgie.  Pourquoi Anna, personnage principal, n’apparaît-elle jamais physiquement dans l’histoire ? Pourquoi avoir choisi comme « différence » des yeux vairons ? Et cette question, à laquelle je ne m’attendais pas : « Monsieur, pourquoi Anna n’a-t-elle pas décidé de porter des lentilles pour cacher sa différence ? » Je reste coi quelques secondes, conscient que nous sommes là au cœur du problème et puis je saisis la perche qui m’est tendue pour préciser ma pensée : non Anna ne veut pas se cacher, Anna assume sa différence. Le regard que ces adolescents posent sur mon travail est roboratif et nos discussions dépassent le cadre même du texte et viennent flirter avec l’engagement, le sens de la vie.

C’est bien le sens profond de l’Inédithéâtre, qui allie la découverte des textes et l’apprentissage du monde. Parce qu’il fait le lien entre les auteurs dramatiques, les jeunes, le théâtre et le livre, ce prix fait la part belle à la transmission du goût pour la lecture, pour la culture et in fine à la transmission du goût pour la vie. En confiant aux adolescents la responsabilité d’un choix, les partenaires du projet posent un acte à la fois pédagogique et civique. En usant de cette confiance avec liberté et pertinence, les lycéens font preuve d’indépendance, de maturité et de foi en l’avenir.

Bravo aux organisateurs, association Postures, Théâtre de l’Est Parisien et Editions Lansman, pour la très belle organisation du prix. Bravo et merci aux lycéens d’avoir mis là-dedans de la curiosité, de l’envie, de l’énergie, de l’humour et un certain enjeu, celui que nous ressentons tous face à la marche du monde.

Lors de la séance de dédicace finale, une lycéenne m’a remercié en me confiant son espoir : « Moi je crois que Les yeux d’Anna peut faire changer les mentalités ». Je n’ai pas osé la décevoir, la contredire.  Et puis je me suis interrogé. Pourquoi j’écris ? Pour nourrir ma révolte ? Ne reste-t-il pas quelque part, au fond de moi, ce désir fougueux de faire bouger un tout petit peu les choses ? Ce qu’on pourrait appeler l’incompressible espoir, ou pourquoi pas, la part belle…

Luc Tartar

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