Michel Simonot

Michel Simonot, lauréat du prix Collidram 2017

En pensant aux quelques mots que je devais vous adresser pour cette remise du Prix Collidram, j’ai regardé ce qu’ont dit les lauréats précédents. Et j’ai découvert que les mots de Claudine Galéa pour sa pièce Au bois, en 2015, auraient pu être les miens : « Pour moi, il ne s’agissait pas d’une « pièce pour ados », comme on dit. Je me suis dit qu’ils étaient gonflés à Collidram, je n’imaginais absolument pas que je pouvais avoir le prix. ». Et elle a poursuivi : « Je me suis posé la question : est-ce que si j’avais voulu écrire une pièce « pour adolescents », j’aurais fait ce texte exactement ? Je crains que non. J’aurais voulu vous rendre les choses plus faciles. Vous aurais-je finalement sous-estimés ? »

Pour Delta Charlie Delta il y avait plusieurs raisons à ma surprise.
Le sujet même du texte se réfère à des événements que vous n’avez pas connus.
D’autre part, j’ai inscrit cet événement dans un questionnement dont je n’étais pas certain qu’il vous intéresse spontanément : comment une société produit de la culpabilité, un sentiment de culpabilité qui peuvent conduire à la mort ? Et, j’ai élargi cette question à la culpabilité qu’éprouvent ceux qui survivent aux morts.
Enfin, la forme même du texte ne correspond pas à ce que l’on attend habituellement du théâtre. Dans ce cadre, je n’ai pas donné un « langage d’enfant » aux enfants : je leur ai donné une dimension poétique.

En vous rencontrant, en vous entendant parler,  en vous écoutant lire le texte, en vous voyant jouer, en échangeant à partir de vos questions, j’ai aussitôt compris que j’avais tout faux. Cela m’a profondément troublé. Chaque rencontre avec vous a été un moment intense, à la fois intelligent et émouvant. Du coup, j’ai accepté avec un très grand plaisir toutes les invitations qui m’ont été faites. Absolument toutes. J’ai traversé toute la France. Fait de longs voyages.

Une élève m’a donné une lettre dont je tire cet extrait :
« Nous avons découvert ce texte tous ensemble en classe en le lisant à voix haute. Tout le monde a participé. Il est vrai qu’au début la lecture était difficile et laborieuse mais le fait de le mettre en voix a beaucoup aidé. Votre style d’écriture a au début beaucoup étonné mais a fini par nous séduire par son mélange de poésie et de gravité ».
Ces lignes sont importantes car elles disent que tout tient à la façon dont les intervenants de théâtre, les enseignants ont, dans chaque classe, créé les conditions pour que vous investissiez le texte, progressivement, par une appropriation pratique. Pour que ce qui aurait pu vous rendre méfiants, distants, au contraire vous donne le désir de vous approprier le texte dans sa complexité.

La leçon que je tire de toute cette expérience, qui est pour moi une véritable aventure, est qu’il n’y a pas, pour des jeunes, des adolescents, de textes faciles ou difficiles. Dès lors que l’on vous prend au sérieux, tout est possible. Toute l’équipe de Postures, les intervenantes, intervenants, enseignants ou enseignantes vous ont pris au sérieux. Ils ont, dès lors, pu créer les conditions pour que ce soit vous-mêmes, chacun de vous, qui trouviez le chemin de votre rapport au texte, à son écriture, à son histoire. Et c’est par la lecture, l’engagement de la voix et du corps de chacun que cela a été possible, que cela vous a donné du plaisir là où d’autres auraient pu dire « ce n’est pas fait pour eux ».

Pour que cela soit possible il faut établir des rapports à hauteur de confiance. Chacun de vous est capable, si on en crée les conditions, de jouer avec la complexité, de formuler une pensée, d’élaborer des jugements, de ne pas s’en tenir à un superficiel « j’aime » ou « j’aime pas ». Je l’ai vu à travers tous les arguments que Postures vous a proposé de rédiger et de défendre. Du coup, vous avez été incités à vous approprier un texte à travers les raisons qu’il s’agissait de trouver, d’élaborer, de formuler et de défendre. A travers le jeu et la lecture en même temps. Dans de véritables théâtres, le plus souvent, dans des conditions professionnelles.

Un élément est également essentiel : vous avez travaillé, dans la plupart des cas, des livres, des objets, une matière. J’ai vu que c’était une condition importante pour votre appropriation des textes. Combien d’entre vous sont venus me voir avec « leur livre », personnel ou bien de leur classe ? Le livre était à chaque fois l’enjeu d’une rencontre, souvent émue, entre des élèves et moi.

Ici, j’ajouterais un petit regret. Bien entendu je suis heureux d’avoir été le lauréat du prix de cette année. Mais nous avons été quatre finalistes, avec  Léonore Confino, Laurent Contamin et Céline Delbecq. Vous avez, donc, travaillé quatre textes, et chacun de vous a pu défendre et argumenter son choix. J’aurais aimé qu’ils soient présents, avec leurs livres pour que chacun rencontre l’auteur qu’il a choisi.

En conclusion, je dois dire que l’initiative de Postures, avec le Prix Collidram, est bien un Prix de Littérature dramatique. Les mots sont importants. Ils disent l’importance accordée à l’écriture, à l’exigence littéraire de textes dont je préfère qu’ils soient qualifiés de « dramatiques » plutôt que « théâtraux ». En effet, les qualifier de « dramatiques » c’est parler de leur spécificité de textes, alors que « théâtral » indique plutôt une destination qu’une dimension qualitative. Du moins c’est mon avis.

La démarche de l’équipe de Collidram est assez exceptionnelle pour toutes les raisons que j’ai rappelées au long de ce que viens de vous dire.  Etre lauréat du Prix n’en est que plus précieux, car il a mis en œuvre aussi bien vos sensibilités que vos intelligences.

Michel Simonot

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