Claudine Galea

Claudine Galea, lauréate du prix Collidram 2015  :Au bois

AU BOIS, PRIX COLLIDRAM

Lorsqu’en septembre dernier, Pascale Grillandini m’a téléphoné pour me dire que Au Bois était dans la sélection du prix Collidram, je suis tombée des nues. Et j’étais dubitative. Pour moi, il ne s’agissait pas d’une « pièce pour ados », comme on dit. Je me suis dit qu’ils étaient gonflés à Collidram, ça m’a amusée, et j’étais curieuse de vos réactions, mais je n’imaginais absolument pas que je pouvais avoir le prix.
Aujourd’hui je suis là avec vous et, oui, je suis très heureuse, mais je dois vous dire aussi que vous m’avez fait réfléchir.
 
Je me suis posé la question : est-ce que si j’avais voulu écrire une pièce « pour adolescents », j’aurais fait ce texte exactement ?
Je crains que non. En partie, non.
J’aurais eu peur de vous ennuyer, j’aurais voulu vous rendre les choses plus faciles. Vous aurais-je finalement sous-estimés ?
Qu’est-ce que j’aurais modifié ?
Pas la langue, mais sans doute la forme de la pièce.
Est-ce que j’aurais balancé trois pages de monologue de la mère qui n’est pas l’héroïne ? Est-ce que j’aurais imaginé ne pas distribuer la parole entre les protagonistes ? Est-ce que j’aurais créé davantage de personnages adolescents ?
 
Je ne me serais pas censurée à propos du mot « sexe », de la scène de viol, j’aurais utilisé les mêmes niveaux de langage, du poétique au plus familier – comme je l’ai dit à certains, si on parle d’un salopard on l’appelle salopard, on ne dit pas monsieur !
Je n’ai jamais eu peur d’aborder les choses de front avec quelque public que ce soit. Je n’aime pas prendre les jeunes pour plus naïfs ou inoffensifs qu’ils ne sont. Je ne cherche pas à vous protéger car les livres m’ont sauvée quand j’étais adolescente, les livres m’ont donné de l’audace, et ce sont les plus entiers, les plus radicaux, les plus cruels, les plus forts qui ont joué ce rôle, parce que c’étaient en même temps des textes à la langue superbe, aux histoires et aux sentiments complexes, et parfois je ne comprenais pas tout, mais ils me parlaient, ils me parlaient très fort de ce qui m’intéressait, de ce qui nous intéresse tous à partir d’un certain âge, votre âge, ils me parlaient de la passion, du désir, de la rébellion, de la mort, de la liberté, du dépassement de soi, du désir d’ailleurs, du courage, ils mettaient le monde et moi-même en questions, ils m’invitaient à l’aventure de la vie.
Quand j’avais quatorze ans, la littérature « pour adolescents » n’existait pas. Je lisais donc de grands auteurs tout court qui s’adressaient aussi à moi. Je me souviens du Barrage contre le Pacifique de Marguerite Duras, Dune de Frank Herbert, Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë, Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, Le blé en herbe de Colette, Aurélien de Louis Aragon, Mrs Dalloway de Virginia Woolf, La Batarde de Violette Leduc, L’Étranger de Camus, L’astragale d’Albertine Sarrazin, Frankie Addams de Carson Mc Cullers.

Il n’y avait pas Internet, le monde de l’image c’était la télévision. La télévision me distrayait, mais on ne vit pas, on n’aime pas en étant seulement distrait, non ?!
Quand on est adolescente, adolescent, on se pose beaucoup de questions, et c’est la même chose quand on est artiste, écrivain en ce qui me concerne.
C’est en disant et en montrant franchement les choses, en dévoilant ce qu’on nous cache, en libérant ce qu’on censure, en créant des débats, en ouvrant des perspectives, en invitant au rêve et au changement, sans confondre le rêve avec l’illusion, l’utopie avec la chimère, c’est en offrant de la beauté – richesse de la langue, poésie, délicatesse des émotions, hauteur de la pensée – qu’on mesure l’étendue, la complexité, l’inventivité de l’être humain.
Vous êtes des êtres humains en formation, quelle chance merveilleuse, vous avez votre vie à construire et votre vie c’est aussi la vie des autres, notre vie.
 
Alors je vous dis merci.
Merci d’être de vrais lecteurs, audacieux, gourmands, sans a priori, prêts à essayer, à expérimenter, à « comprendre de l’intérieur » comme l’a dit l’un d’entre vous – et c’est exactement mon travail, essayer tenter expérimenter chercher creuser oser comprendre de l’intérieur-, prêts à en découdre, prêts à s’enthousiasmer, à s’interroger, à argumenter, à mettre sur la place publique tout ce qui fait la vie, y compris ce qui fait mal, ce dont on a peur ou honte, ce qui donne la rage.
Merci parce que vous confirmez ce que je pensais : la littérature pour les adolescents c’est de la littérature. Qu’on vous la confie, qu’on mette les livres entre vos mains, vous savez vous débrouiller, comprendre, deviner, critiquer, argumenter. Et si vous ne savez pas, vous apprenez. Et vous apprenez vite. Il y a dans toute œuvre une porte par laquelle entrer, une porte émotionnelle, une porte intime, une porte sensuelle, une porte collective, une porte insurrectionnelle. Une porte vivante.
Alors merci aussi à Postures, à l’équipe du prix Collidram, car ce sont elles et eux qui ont porté ces textes dans les classes parmi vous avec les enseignants qui l’ont vouluP1140979.JPG, et merci à eux, à elles, ils ont osé, ils vous ont fait confiance, ils ne vous ont pas facilité la tâche, ils ne vous ont pas raconté de sornettes, ils ne vous ont pas caressé dans le sens du poil. Merci enfin à Sabine Chevallier, mon éditrice qui a eu l’idée de proposer Au Bois pour la sélection de ce prix.

Rien ne vaut la liberté, toute la liberté d’écrire et de lire et de penser et de parler. Il ne faut rien négocier en termes de liberté. Rien négocier en termes d’exigence et de beauté. Pour vivre sa vie.
Belle vie à vous toutes et tous.

Claudine Galea
18 mai 2015

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