Archives de catégorie : Mots d’auteurs

Michel Simonot

Michel Simonot, lauréat du prix Collidram 2017

En pensant aux quelques mots que je devais vous adresser pour cette remise du Prix Collidram, j’ai regardé ce qu’ont dit les lauréats précédents. Et j’ai découvert que les mots de Claudine Galéa pour sa pièce Au bois, en 2015, auraient pu être les miens : « Pour moi, il ne s’agissait pas d’une « pièce pour ados », comme on dit. Je me suis dit qu’ils étaient gonflés à Collidram, je n’imaginais absolument pas que je pouvais avoir le prix. ». Et elle a poursuivi : « Je me suis posé la question : est-ce que si j’avais voulu écrire une pièce « pour adolescents », j’aurais fait ce texte exactement ? Je crains que non. J’aurais voulu vous rendre les choses plus faciles. Vous aurais-je finalement sous-estimés ? »

Pour Delta Charlie Delta il y avait plusieurs raisons à ma surprise.
Le sujet même du texte se réfère à des événements que vous n’avez pas connus.
D’autre part, j’ai inscrit cet événement dans un questionnement dont je n’étais pas certain qu’il vous intéresse spontanément : comment une société produit de la culpabilité, un sentiment de culpabilité qui peuvent conduire à la mort ? Et, j’ai élargi cette question à la culpabilité qu’éprouvent ceux qui survivent aux morts.
Enfin, la forme même du texte ne correspond pas à ce que l’on attend habituellement du théâtre. Dans ce cadre, je n’ai pas donné un « langage d’enfant » aux enfants : je leur ai donné une dimension poétique.

En vous rencontrant, en vous entendant parler,  en vous écoutant lire le texte, en vous voyant jouer, en échangeant à partir de vos questions, j’ai aussitôt compris que j’avais tout faux. Cela m’a profondément troublé. Chaque rencontre avec vous a été un moment intense, à la fois intelligent et émouvant. Du coup, j’ai accepté avec un très grand plaisir toutes les invitations qui m’ont été faites. Absolument toutes. J’ai traversé toute la France. Fait de longs voyages.

Une élève m’a donné une lettre dont je tire cet extrait :
« Nous avons découvert ce texte tous ensemble en classe en le lisant à voix haute. Tout le monde a participé. Il est vrai qu’au début la lecture était difficile et laborieuse mais le fait de le mettre en voix a beaucoup aidé. Votre style d’écriture a au début beaucoup étonné mais a fini par nous séduire par son mélange de poésie et de gravité ».
Ces lignes sont importantes car elles disent que tout tient à la façon dont les intervenants de théâtre, les enseignants ont, dans chaque classe, créé les conditions pour que vous investissiez le texte, progressivement, par une appropriation pratique. Pour que ce qui aurait pu vous rendre méfiants, distants, au contraire vous donne le désir de vous approprier le texte dans sa complexité.

La leçon que je tire de toute cette expérience, qui est pour moi une véritable aventure, est qu’il n’y a pas, pour des jeunes, des adolescents, de textes faciles ou difficiles. Dès lors que l’on vous prend au sérieux, tout est possible. Toute l’équipe de Postures, les intervenantes, intervenants, enseignants ou enseignantes vous ont pris au sérieux. Ils ont, dès lors, pu créer les conditions pour que ce soit vous-mêmes, chacun de vous, qui trouviez le chemin de votre rapport au texte, à son écriture, à son histoire. Et c’est par la lecture, l’engagement de la voix et du corps de chacun que cela a été possible, que cela vous a donné du plaisir là où d’autres auraient pu dire « ce n’est pas fait pour eux ».

Pour que cela soit possible il faut établir des rapports à hauteur de confiance. Chacun de vous est capable, si on en crée les conditions, de jouer avec la complexité, de formuler une pensée, d’élaborer des jugements, de ne pas s’en tenir à un superficiel « j’aime » ou « j’aime pas ». Je l’ai vu à travers tous les arguments que Postures vous a proposé de rédiger et de défendre. Du coup, vous avez été incités à vous approprier un texte à travers les raisons qu’il s’agissait de trouver, d’élaborer, de formuler et de défendre. A travers le jeu et la lecture en même temps. Dans de véritables théâtres, le plus souvent, dans des conditions professionnelles.

Un élément est également essentiel : vous avez travaillé, dans la plupart des cas, des livres, des objets, une matière. J’ai vu que c’était une condition importante pour votre appropriation des textes. Combien d’entre vous sont venus me voir avec « leur livre », personnel ou bien de leur classe ? Le livre était à chaque fois l’enjeu d’une rencontre, souvent émue, entre des élèves et moi.

Ici, j’ajouterais un petit regret. Bien entendu je suis heureux d’avoir été le lauréat du prix de cette année. Mais nous avons été quatre finalistes, avec  Léonore Confino, Laurent Contamin et Céline Delbecq. Vous avez, donc, travaillé quatre textes, et chacun de vous a pu défendre et argumenter son choix. J’aurais aimé qu’ils soient présents, avec leurs livres pour que chacun rencontre l’auteur qu’il a choisi.

En conclusion, je dois dire que l’initiative de Postures, avec le Prix Collidram, est bien un Prix de Littérature dramatique. Les mots sont importants. Ils disent l’importance accordée à l’écriture, à l’exigence littéraire de textes dont je préfère qu’ils soient qualifiés de « dramatiques » plutôt que « théâtraux ». En effet, les qualifier de « dramatiques » c’est parler de leur spécificité de textes, alors que « théâtral » indique plutôt une destination qu’une dimension qualitative. Du moins c’est mon avis.

La démarche de l’équipe de Collidram est assez exceptionnelle pour toutes les raisons que j’ai rappelées au long de ce que viens de vous dire.  Etre lauréat du Prix n’en est que plus précieux, car il a mis en œuvre aussi bien vos sensibilités que vos intelligences.

Michel Simonot

Mireille Bailly

Mireille Bailly, lauréate de l’inédiThéâtre 2017

LE DEPART

Chères amies, chers amis,

Voici mon petit discours du mois de mai. J’ai hésité à le réécrire tant il était destiné à être dit plutôt qu’à être lu… Mais finalement c’était un beau souvenir non ? Alors je me lance :

Ça y est cric crac boum badaboum je suis ici devant vous. Le cœur réjoui, un peu bouleversée, très impressionnée me voici devant vous.

LE DEPART… j’étais justement sur le départ, ce 23 mars, « vers Bruxelles j’allais» …  Ce 23 mars à 17h26…

17h 26, 0033 appel manqué… 0033 ? La France !

Ce 23 mars, il y a donc exactement 46 jours, ce 23 mars à 17h26 : YES vous avez choisi LE DEPART. Alors GO !

Boum badaboum crac cric ohé ohé splash sauts et hurlements dans la cuisine, je bondis et mon cœur aussi bondit, il voudrait sortir de mon corps mon cœur. Ricochet. Mon cœur se cogne à mon corps, ma joie est grande, mon corps est petit, mon cœur est Tex Avery.

Il bondit, il bondit tant et tant que mon chat Kokochat, effrayé par ce match de tennis intérieur, bondit lui aussi, il bondit Kokochat.

Je bondis, mon chat bondit, nous bondissons de concert, moi de joie lui d’effroi.

Je suis rouge, rouge d’émotion sanguine, rouge confiture de ma mère. Confiture de fraise.

Je pleure en trombe, des trombones de larmes, je pleure et c’est en larmes et en trombe que je gifle, tant l’émotion est violente, que je gifle disais-je donc, la porte du bureau de mon compagnon qui croit immédiatement qu’il est arrivé un grand malheur. Mais non non c’est YES Cric crac boum badaboum splash non/non, c’est yes/yes vous avez choisi LE DEPART !

Mais si vous avez choisi Le départ cela veut donc dire que vous m’avez choisie ?!  Je suis votre élue. L’espace d’un instant je goute au suprême, à l’infini, j’EXISTE, je suis votre ELUE et j’existe. Honorée je suis honorée, je me tiens devant vous et je suis honorée. Je suis désormais Mireille Honoré.

Et puis encore… plus tard, un peu plus tard, toujours ce 23 mars, encore en apnée, appel à ma fille pour lui annoncer la grande nouvelle de mon élection : « il allait donc bien finir par falloir »  qu’elle le lise ce foutu texte de sa mère, ce foutu texte de sa mère dyslexique, de sa mère in-orthographique, de sa mère bringue bas de combat, toujours entre deux virgules, entre deux apostrophes la voici soudain au centre « au centre de vous, par vous, avec vous » alors va falloir se le taper, se le farcir, se le bouffer ce Départ ! Parce que ce Départ, c’est quand même un peu son départ, son départ à elle. Si je suis l’élue de cette élection c’est un peu à cause d’elle et de cette horrible émotion « la ravaler, la manger, l’étouffer, moi sa maman adorée, elle mon adorable adorée or argent et tralala Isadora », cette horrible émotion meurtrière qui m’a traversée lorsqu’elle est partie en kot à Bruxelles alors que moi je vis en couple à Liège.

Voilà le départ de ce grand voyage : une émotion. Une émotion que j’ai tissée, cousue, décousue, raccommodée, une émotion que j’ai creusée, déterrée, une émotion qui en a entrainé d’autres et qui aujourd’hui m’amène devant vous.

Ça y est : boum badaboum cric crac ohé ohé je suis ici devant vous. Honorée, le cœur réjoui, un peu bouleversée, très impressionnée me voici devant vous.

Et c’est avec émotion, joie et émotion que je vous dis merci. Merci pour ce prix. Sincèrement du fond du cœur merci.

L’ai-je bien dit ? Cri crac boum tralala splash MERCI.

 Mireille Honoré

Philippe Crubézy

l'hiverPhilippe Crubézy, lauréat de l’inédiThéâtre 2016

L’HIVER, QUELLE TONALITE ?

Lire puis élire.

J’ai proposé « L’hiver, quelle tonalité » à L’InediThéâtre cinq minutes avant la clôture des inscriptions. Je tergiversais, je pensais que le texte était trop « pointu » pour des lycéens, trop « adulte » avec son absence de ponctuation, ses références musicales, ses citations en italien…

Mais pour qui je me prenais et surtout quelle idée avais-je de ces lycéens qui allaient se pencher sur mon texte ?

J’étais vaniteux et je les considérais mal. Car ils se sont penchés, non seulement sur mon Hiver mais aussi sur les « Deux enfants » de Gilles Granouillet et sur « Miss Europa va en Afrique » de Georgia Doll, avec attention et empathie. Déjouant ma suffisance.

Et qui s’est ainsi penché par-dessus la margelle ? Des lecteurs, des amateurs déjà, de futurs spectateurs qui ont lu, réfléchi, commenté, éprouvé peut-être ce que ces textes faisaient résonner en eux avant de mettre au clair leur opinion, de hiérarchiser leurs arguments, de débattre et se battre avec leur intelligence comme arme de poing. Pour mieux choisir.

Et ils m’ont décerné un prix qui n’a pas de prix. Maintenant, grâce à eux, « L’hiver, quelle tonalité ? » a été déposé, recueilli au sein d’un livre, il a une maison, on sait où le trouver. Pour toujours. Je ne peux en avoir qu’une immense reconnaissance. Dont acte.

Quelques jours plus tard, je les ai rencontrés chez eux, dans leurs lycées, accompagnés de ces passeurs indispensables que sont les professeurs, les intervenants, et leurs questions ont tourné essentiellement autour du faire. Comme faire ? Ecrire ? Comment ? Quoi ? Pourquoi ? Où ? Pour qui ? Quand ?

Je les voyais, je les entendais parfois timides, parfois désordonnés, partir à l’abordage d’un continent inconnu et pas seulement d’eux : l’écriture.

Un but à atteindre qui recule comme l’horizon.

Et comme souvent quand on tente d’expliquer simplement et sincèrement comment on fait quelque chose c’est d’abord à soi-même qu’on simplifie le mode d’emploi. Je sais un petit peu mieux ce que je fais quand j’écris grâce à quelques lycéens curieux. Respect.

Comme quoi il est toujours bon d’aller voir.

DSCF1426A ceux qui m’ont demandé des dédicaces sur le livre, derrière leurs prénoms si divers j’ai parlé de futur, de liberté, de Printemps, du théâtre qui est si près de la vie, de tonalité à chercher et à trouver pour qu’enfin cette vie, la leur, soit belle et bonne, de vents favorables, de lectures…

Et je les ai remerciés. Et je le refais aujourd’hui.

Philippe Crubézy,
le 14 juin 2016

Henri Bornstein

moi arcanHenri Bornstein, lauréat du prix Collidram 2016 :

MOI, ARCAN

Dans le train, tout à l’heure, en pensant à ce moment où j’allais me trouver devant vous, je me suis fait cette réflexion qu’écrire une pièce de théâtre était un processus étonnant et singulier. Ecrire, pour moi, c’est révéler des morceaux de moi-même. Tous les personnages de « Moi Arcan », excepté vraisemblablement Louis Loizeau, sont des bouts de moi. Du coup, qu’un adolescent qui s’appelle Arcan né à Bagatelle dans un quartier toulousain qu’aucun de vous ne connait puisse vous émouvoir autant dans sa recherche d’identité témoigne d’un partage assez extraordinaire entre des bouts de nous. Et je me suis dit que c’était une belle chance de recevoir ce prix, une grande chance, parce qu’il est, avant tout, le résultat de ce partage, votre choix. Un choix argumenté, de filles et de garçons, tous collégiens, choix qui m’honore, parce qu’il me raconte beaucoup sur vous, de ce que nous avons en commun, sur ce que vous êtes, sur ce que vous pensez, sur votre envie qu’on vous raconte, avec du théâtre, des histoires qui ont du sens et qui vous touchent, des textes qui portent des valeurs, du textes qui questionnent le monde dans lequel nous vivons, vous et moi.

Parmi ces valeurs il en est une à laquelle je crois profondément : la tolérance.

 A l’inverse, me trouble infiniment le racisme que je ressens comme quelque chose d’insupportable. Le racisme qui crée tant de peurs avec lesquelles nous nous débattons quotidiennement. Le racisme, capable de développer tant de violences, de la haine, des conflits sanglants alors que chacun d’entre nous aspire à vivre en paix. Dans sa violence, si puissante, à l’égard de l’autre, le racisme nous contraint à être constamment sur nos gardes, vigilants, pour être capables d’y faire face à tout moment, pour le combattre. Il nous empêche tellement d’être libres.

Quand vous plébiscitez « Moi Arcan » j’éprouve en tant qu’auteur un sentiment de plaisir et de reconnaissance, mais au-delà, singulièrement, je ressens l’espoir que vous serez des adultes vigilants face à l’immonde haine raciste. Je ressens que nous partageons cela.

Merci à vous tous.

DSCF1817Bien sûr merci à Pascale Grillandini et à l’équipe de Postures qui, avec ce prix, a permis à « Moi Arcan » d’être lu par tant de collégiens. Merci à mon éditeur Pierre Banos à Françoise Duchaxel et à l’équipe des Editions théâtrales. Ils me font confiance depuis de longues années. Je n’oublie pas les enseignants, les théâtres, les nombreux artistes intermittents du spectacle que je salue aujourd’hui dans leur lutte et qui ont contribué à rendre ce prix si vivant. Merci pour l’engagement de tous à rapprocher les jeunes des écritures théâtrales d’aujourd’hui et d’avoir choisi parmi les pièces  sélectionnées cette année, toutes belles et fortes, de Pauline Sales, de Sylvain Levey, de Jean Cagnard – « Moi Arcan ».

Et merci à l’équipe de la Maison des métallos d’accueillir ce soir cette fête des écritures théâtrales.

Henri Bornstein
7 juin 2016

Claudine Galea

Claudine Galea, lauréate du prix Collidram 2015  :Au bois

AU BOIS, PRIX COLLIDRAM

Lorsqu’en septembre dernier, Pascale Grillandini m’a téléphoné pour me dire que Au Bois était dans la sélection du prix Collidram, je suis tombée des nues. Et j’étais dubitative. Pour moi, il ne s’agissait pas d’une « pièce pour ados », comme on dit. Je me suis dit qu’ils étaient gonflés à Collidram, ça m’a amusée, et j’étais curieuse de vos réactions, mais je n’imaginais absolument pas que je pouvais avoir le prix.
Aujourd’hui je suis là avec vous et, oui, je suis très heureuse, mais je dois vous dire aussi que vous m’avez fait réfléchir.
 
Je me suis posé la question : est-ce que si j’avais voulu écrire une pièce « pour adolescents », j’aurais fait ce texte exactement ?
Je crains que non. En partie, non.
J’aurais eu peur de vous ennuyer, j’aurais voulu vous rendre les choses plus faciles. Vous aurais-je finalement sous-estimés ?
Qu’est-ce que j’aurais modifié ?
Pas la langue, mais sans doute la forme de la pièce.
Est-ce que j’aurais balancé trois pages de monologue de la mère qui n’est pas l’héroïne ? Est-ce que j’aurais imaginé ne pas distribuer la parole entre les protagonistes ? Est-ce que j’aurais créé davantage de personnages adolescents ?
 
Je ne me serais pas censurée à propos du mot « sexe », de la scène de viol, j’aurais utilisé les mêmes niveaux de langage, du poétique au plus familier – comme je l’ai dit à certains, si on parle d’un salopard on l’appelle salopard, on ne dit pas monsieur !
Je n’ai jamais eu peur d’aborder les choses de front avec quelque public que ce soit. Je n’aime pas prendre les jeunes pour plus naïfs ou inoffensifs qu’ils ne sont. Je ne cherche pas à vous protéger car les livres m’ont sauvée quand j’étais adolescente, les livres m’ont donné de l’audace, et ce sont les plus entiers, les plus radicaux, les plus cruels, les plus forts qui ont joué ce rôle, parce que c’étaient en même temps des textes à la langue superbe, aux histoires et aux sentiments complexes, et parfois je ne comprenais pas tout, mais ils me parlaient, ils me parlaient très fort de ce qui m’intéressait, de ce qui nous intéresse tous à partir d’un certain âge, votre âge, ils me parlaient de la passion, du désir, de la rébellion, de la mort, de la liberté, du dépassement de soi, du désir d’ailleurs, du courage, ils mettaient le monde et moi-même en questions, ils m’invitaient à l’aventure de la vie.
Quand j’avais quatorze ans, la littérature « pour adolescents » n’existait pas. Je lisais donc de grands auteurs tout court qui s’adressaient aussi à moi. Je me souviens du Barrage contre le Pacifique de Marguerite Duras, Dune de Frank Herbert, Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë, Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, Le blé en herbe de Colette, Aurélien de Louis Aragon, Mrs Dalloway de Virginia Woolf, La Batarde de Violette Leduc, L’Étranger de Camus, L’astragale d’Albertine Sarrazin, Frankie Addams de Carson Mc Cullers.

Il n’y avait pas Internet, le monde de l’image c’était la télévision. La télévision me distrayait, mais on ne vit pas, on n’aime pas en étant seulement distrait, non ?!
Quand on est adolescente, adolescent, on se pose beaucoup de questions, et c’est la même chose quand on est artiste, écrivain en ce qui me concerne.
C’est en disant et en montrant franchement les choses, en dévoilant ce qu’on nous cache, en libérant ce qu’on censure, en créant des débats, en ouvrant des perspectives, en invitant au rêve et au changement, sans confondre le rêve avec l’illusion, l’utopie avec la chimère, c’est en offrant de la beauté – richesse de la langue, poésie, délicatesse des émotions, hauteur de la pensée – qu’on mesure l’étendue, la complexité, l’inventivité de l’être humain.
Vous êtes des êtres humains en formation, quelle chance merveilleuse, vous avez votre vie à construire et votre vie c’est aussi la vie des autres, notre vie.
 
Alors je vous dis merci.
Merci d’être de vrais lecteurs, audacieux, gourmands, sans a priori, prêts à essayer, à expérimenter, à « comprendre de l’intérieur » comme l’a dit l’un d’entre vous – et c’est exactement mon travail, essayer tenter expérimenter chercher creuser oser comprendre de l’intérieur-, prêts à en découdre, prêts à s’enthousiasmer, à s’interroger, à argumenter, à mettre sur la place publique tout ce qui fait la vie, y compris ce qui fait mal, ce dont on a peur ou honte, ce qui donne la rage.
Merci parce que vous confirmez ce que je pensais : la littérature pour les adolescents c’est de la littérature. Qu’on vous la confie, qu’on mette les livres entre vos mains, vous savez vous débrouiller, comprendre, deviner, critiquer, argumenter. Et si vous ne savez pas, vous apprenez. Et vous apprenez vite. Il y a dans toute œuvre une porte par laquelle entrer, une porte émotionnelle, une porte intime, une porte sensuelle, une porte collective, une porte insurrectionnelle. Une porte vivante.
Alors merci aussi à Postures, à l’équipe du prix Collidram, car ce sont elles et eux qui ont porté ces textes dans les classes parmi vous avec les enseignants qui l’ont vouluP1140979.JPG, et merci à eux, à elles, ils ont osé, ils vous ont fait confiance, ils ne vous ont pas facilité la tâche, ils ne vous ont pas raconté de sornettes, ils ne vous ont pas caressé dans le sens du poil. Merci enfin à Sabine Chevallier, mon éditrice qui a eu l’idée de proposer Au Bois pour la sélection de ce prix.

Rien ne vaut la liberté, toute la liberté d’écrire et de lire et de penser et de parler. Il ne faut rien négocier en termes de liberté. Rien négocier en termes d’exigence et de beauté. Pour vivre sa vie.
Belle vie à vous toutes et tous.

Claudine Galea
18 mai 2015

Fabienne Swiatly 🗓

lauréate du prix Collidram en 2014
avec Annette, tombée de la main des dieux ; éditions Color gangphoto

La Belle exigence

Exigence est le mot qui me revient sans cesse quand je me remémore les temps forts de Collidram. Il peut paraître un peu sec mais  l’exigence est une forme de confiance dans l’intelligence de l’autre.

Ce n’est pas lui en demander trop mais surtout ce n’est pas se contenter du peu.

Être lue avec exigence et puis avoir été reconnue dans son travail (avoir été compris) donne le vrai courage, celui de dépasser les montagnes de bêtises et de suffisance qui voudraient nous détourner du chemin des lumières pour nous entrainer vers les néons de la consommation.

J’ai rencontré de nombreux  élèves, à peine adolescents qui avaient leur mot à dire sur mon texte. Des mots pour questionner, pour approfondir, pour soulever des doutes … pour exister à leur tour dans mon écriture. Un texte n’est rien sans des lecteurs ou alors il vient décorer quelques étagères poussiéreuses. J’ai aimé leur ingérence bienveillante. 

Des élèves qui ne s’en laissent pas compter car le rugueux de la vie, ils connaissent. Il n’y a que les adultes pour croire en l’innocence de leur jeunesse. Et voir encore une fois combien ces jeunes peuvent s’impliquer dans une lecture si on sait les accompagner et surtout si on leur fait confiance, me redonne le goût de l’avenir.
Mes mots directs parfois crus, ne leur ont pas fait peur et ils ont compris aussi la tendresse qui pouvait s’en détacher.

J’espère qu’ils liront mon message ici  posté  car je veux encore leur dire combien leur choix, leurs commentaires, leur implication me donnent du courage pour poursuivre mon métier d’écrivaine. 

J’emporte leurs mots, leurs regards, leurs sourires avec moi pour les jours gris de l’écriture, les jours où le doute empêche d’avancer.

Et je veux également remercier ceux qui permettent que de telles rencontres aient lieu. Ceux et celles qui pensent que la littérature n’est pas une distraction.

A chacun et chacune de Collidram, j’aimerais offrir ce slogan  tout à fait personnel mais pour qui nous ferons certainement cause commune : Non. Nous ne nous laisserons pas distraire !

 

Camille Rebetez

Little Boy
lauréat de l’inédiThéâtre 2013 
avec Little boy en trois temps ; Lansman éditeur

L’imbécile heureux

L’auteur est maladroit. Il tâtonne et rature. Souvent, il ne comprend même pas ce qu’il cherche. Il se fie comme une bestiole à une piste évanescente, vague idée d’une chose à dire qui serait grande et bouleversante pour chacun et chacune. L’auteur ne peut pas s’en empêcher : il traque, course, il flaire et s’agite. Durant des semaines ou des années. C’est comme une addiction. Jusqu’à ce que sa piste le mène quelque part. Assez souvent hélas, elle débouche sur des recoins sombres et humides où rien ne pousse que l’envie de tout lâcher.

L’auteur n’est pas efficace. Il n’apprend pas la prudence ; il s’obstine au contraire et s’agrippe à sa piste. Il n’a ni formule magique ni recette de grand-mère. Il convoque quelques techniques et trois fois rien d’expérience, sans être sûr de ce qu’il met en forme. Tant pis si c’est vain, l’auteur organise, trace et écrase, se révolte, lisse, tisse et réduit. Il malaxe en détruisant la méthode qu’il venait juste d’inventer. Puis il mesure à la virgule et dirige mots et silences au garde-à-vous comme sur du papier à musique. L’auteur est une sorte d’orfèvre sur vent.
Parfois, il sent qu’il invente un truc. Il sent que tout se fige comme une évidence. Il est alors assis sur des toilettes ou reçoit la monnaie sur une boîte de raviolis des mains de la caissière. Le déclic survient n’importe quand, mais qu’est-ce qu’il a fallu suer dans le vide !
Tout ça pourquoi ? Pour lui-même d’abord. Parce qu’il ne peut pas faire autrement, c’est un chien en rut, je vous dis. Et puis, surtout, pour défier l’indicible. Pour faire la nique au néant et à la barbarie. Leur mettre devant la gueule un modèle éphémère de cohérence et d’humanité. L’auteur est un idéaliste. Il crée de la langue et du mouvement pour aller vers les autres, pour que chacun et chacune se reconnaisse et partage du sens, au même moment, devant ses pairs.
C’est très rare. Mais lorsque la piste débouche sur une salle qui semble s’animer devant ses morceaux d’invention, alors l’auteur existe. Il laisse sa place aux voix et aux corps présents sur le plateau, bien plus intelligents que ses seuls mots inventés en digérant des raviolis. Bien plus vivants. En fait, sitôt qu’il existe, l’auteur se trouve un peu con. Bête et content, mais qu’est-ce que ça fait du bien de respirer cet air-là ! On a si peu l’occasion d’être des imbéciles heureux.
L’auteur redevable peut repartir de zéro, avec l’expérience de ce sens qui a existé, et qui va le rendre sans doute encore plus borné. Parce que c’est sûr, une fois qu’il a goûté à ce type de rencontre, l’auteur devient encore plus addict ; il va tout faire pour reprendre un shoot.

Camille Rebetez
 

Catherine Zambon

Zambon
lauréate du prix Collidram 2013
avec Mon frère ma princesse ; éd l’Ecole des loisirs

 

Lorsque j’ai écrit Mon frère ma princesse, je n’avais aucune idée de la réaction d’un lectorat d’enfants. N’était-ce pas trop audacieux cette histoire de petit garçon qui affirme si fort son envie d’être une fille ? En écrivant les mots d’Alyan, je me suis dit quelques fois que je risquais de surprendre, voire de déranger et, peut-être, de choquer. Plus que vers le masculin/féminin, je tournais le regard vers le genre, l’identité profonde. J’étais donc un peu inquiète. Je ne m’attendais certainement pas à ce qui s’est passé avec les enfants que j’ai rencontrés et qui, découvrant Mon frère, ma princesse, ont fait preuve d’une telle ouverture d’esprit. J’ai été bouleversée par ce sens de la justice affirmé par beaucoup, par leur envie de reprendre pour soi cette  parole de Nina : «  Comme on est, on a le droit », sans faire l’impasse sur de vrais débats singuliers, contradictoires, riches. Lors des rencontres, j’ai vu des garçons venir  habillés en fille et des filles habillées en garçon, comme pour affirmer : « Nous aussi, on prend position, on défendrait Alyan contre l’intolérance ». A eux tous, je dois des vrais moments de bonheur et de paix. A tous, enfants, enseignants, équipe de Collidram, un grand merci.

Catherine Zambon

Xavier Carrar


lauréat de l’inédiThéâtre 2012
avec La Bande ; Lansman éditeur

 

« J’ai été très heureux de cette très belle soirée au théâtre de l’Aquarium.

Ces adolescents, vous tous, étiez merveilleux sur scène et ce fut beaucoup d’émotions à recevoir d’un coup que de découvrir mes mots portés par tant de personnalités différentes, jeunes, adultes, femmes, hommes, tous ces corps, toutes ces voix pour donner chaire et âme à des mots, de simples mots jetés sur un écran d’ordinateur solitaire, et pourtant des mots terrifiants car réalité d’une tragédie contemporaine.

Chacun, chacune, à sa manière, avec son histoire est venu défendre le texte du jeune auteur que je suis. Ils étaient certainement intrigués, impatients, impressionnés peut-être, je l’étais tout autant.
Vous m’avez fait un magnifique cadeau sur ce beau plateau, premier lieu de vie d’un texte de théâtre, et encore plus d’associer ces jeunes lycéens qui ont défendu avec vigueur leur choix de texte tout au long de ces séances d’étude et de sélection de l’InédiThéâtre.
Quelle récompense pour eux, pour moi, que de nous retrouver tous ensemble autour de ces mots. Et ce n’ était pas fini car ce prix de l’InédiThéâtre offre une autre très belle surprise : se voir éditer. En plus des images et des émotions de cette soirée de rencontre et de partage, on remporte chez soi, concrètement, son texte édité.
Un livre que l’on pourra feuilleter à jamais au rythme des souvenirs de cette magnifique aventure. Un livre qui pourra nous conforter, réconforter, dans les moments de doute de l’écriture. Dans les moments de doute, nombreux, d’une vie d’artiste.
Merci.

Merci à l’association Postures, à tous les intervenants et acteurs qui font vivre, à tes côtés, ce beau projet de l’InédiThéâtre ainsi qu’à vos partenaires : Lansman éditeur et le théâtre de l’Aquarium et enfin à tous ces lycéens, cette jeunesse à l’aube de l’âge adulte. »

Xavier Carrar

Françoise Du Chaxel


lauréate de Collidram 2012
avec Ce matin la neige ; éditions théâtrales

 

 

« Mardi 19 Juin, je reviens de Strasbourg, dernière étape de mon tour de France Collidram à la rencontre des collégiens. J’ai la tête pleine de visages et de regards, pleine de leurs questions et de leurs silences aussi.

C’est si mystérieux et troublant le rapport entre un auteur et ses lecteurs. Comment ont ils accueilli mes mots? De quoi ont ils rêvé en les lisant?

 Alors là, savoir que  des collégiens, de 11 ans à 15 ans,  ont choisi ce texte que je n’ai pas écrit » pour » eux, mais où j’ai tenté, en mêlant l’histoire intime de deux adolescents à la grande Histoire, de dire la difficulté de grandir surtout lorsqu’on a constamment des choix à faire, c’était d’autant plus troublant.

Lorsque Pascale Grillandini m’a dit que « Ce matin, la neige » faisait partie de la sélection du prix Collidram, j’ai été surprise et ravie, tant je trouve passionnante l’aventure que représente ce prix, pas le prix lui même bien sûr, mais ce voyage dans le théâtre qui s’écrit aujourd’hui qu’il fait faire aux collégiens , les fans de lecture comme les si nombreux rétifs. Et l’exigence de la sélection qui ne cherche pas à leur plaire mais à les emmener très loin.

 Puis il y a eu la rencontre entre les auteurs et les collégiens d’Ile de France à la Médiathèque Marguerite Duras et le sentiment que les textes de Pauline Sales, David Lescot et Samuel Gallet étaient plus proches d’eux. Quelques jours plus tard, le coup de fil de Pascale annonçant la nouvelle de leur choix m’a étourdie tant je ne m’y attendais pas. Etourdie de surprise mais aussi de joie bien sûr et de fierté. Puis vint l’impatience de les rencontrer pour entendre leurs questions, pour les voir aussi.

Première rencontre à Radio Aligre avec des délégués de deux classes, l’une avait choisi mon texte, l’autre pas lors de la première sélection. Les uns sont en 6e, les autres en 3e. Autour du micro ils sont timides, moi aussi et je commence à entendre ce qu’ils ont lu derrière mes mots. Je n’imaginais pas que des enfants si jeunes, ceux de 6e, auraient été si sensibles à ce texte . Leurs questions font revivre Anna et Thomas, m’obligent à revenir sur la fabrique de l’écriture.

Toutes les rencontres qui ont suivi m’ont fait faire ce chemin. Peu à peu, je comprenais mieux leurs étonnements et leurs enthousiasmes. Leurs questions m’aidaient à préciser ce que c’est que d’écrire du théâtre. » Pourquoi on ne sait pas avant que Anna est enceinte? »,  Parce que il ne faut pas tout dire, qu’il faut laisser des creux à remplir par le lecteur ou le spectateur. « Pourquoi vous avez fait mourir Pedro? » Je ne sais pas. Sans doute parce qu’Anna, pour grandir encore, devait rencontrer la mort après l’amour sur son chemin. « Pourquoi c’est écrit comme de la poésie? » C’est vrai, pourquoi? Parce que c’est ainsi que je l’entendais en l’écrivant.

J’avais l’impression de ne pas répondre ce qu’il fallait, d’ouvrir encore plus de vides, mais a t’on vraiment besoin de tout savoir? Comme toujours il y avait ceux qui posaient des questions et ceux qui n’en posaient pas mais que j’entendais et à qui je répondais sans doute.

Strasbourg, Illkirch, Soulz, Niederbronn, Pont à Mousson, Saint Priest …etc

Il y a eu des rencontres intimes dans une salle de documentation ou dans une médiathèque et des  rencontres plus solennelles dans des salles  de spectacle, et l’émotion de la remise du prix à Montreuil avec les surprises qu’ils avaient préparées, mais j’ai toujours senti qu’ils étaient là, tout proches, même ceux qui ne disaient rien ou qui faisaient ceux que ça n’intéresse pas .

 Et puis je garde pour la fin ce moment précieux où une jeune fille est venu me dire lorsque j’allais partir : « Voilà les deux phrases que je préfère dans votre texte: Mon père me regarde devenir belle. Je le regarde devenir fier. »  Un beau cadeau! »

Françoise Du Chaxel